It's time for child care for all - Des services de garde éducatifs pour tous

Nous sommes en 2016 et je suis une nouvelle diplômée en éducation à la petite enfance. Je travaille dans une garderie à but lucratif dans une ville de l’Ontario, une garderie commerciale qui demande pas moins de 2000 dollars par enfant. Je gagne 14 $/heure, je n’ai pas d’assurance-maladie ni de congés de maladie payés. Le local où je reçois mon groupe enfants d’âge préscolaire est en lambeaux : les stores ne ferment pas, certains des jouets sont réparés avec de la colle et pire encore, il n’y a pas de papier pour que les enfants dessinent et bricolent. Je demande à la propriétaire multimillionnaire de ma garderie d’acheter du papier. Elle me répond que si je veux du papier pour mon groupe, je n’ai qu’à l’acheter moi-même. Comme si le papier dans une garderie était un produit de luxe que doivent fournir les éducatrices.

J’ai acheté le papier et les enfants ont créé de superbes bricolages. Dans bien des cas, les parents en venant chercher les enfants ont jeté les bricolages et les dessins à la poubelle. Qui peut les blâmer? Tous ceux qui ont de jeunes enfants savent bien qu’on ne peut pas garder chacune de leurs œuvres. Reste que la blessure est restée vive. J’avais pris de mes sous durement gagnés pour acheter le papier et personne ne le savait. Ce papier, qui ne voulait rien dire pour grand monde, était important pour moi. Ce papier venait de mon cœur – car je ne pouvais pas supporter de nier à des enfants d’âge préscolaire la possibilité de bricoler et de dessiner. En fin de compte, ce papier m’a motivée à quitter la profession d’éducatrice. Je suis retournée aux études et j’ai commencé à militer et à défendre les droits des travailleuses en services de garde. J’en avais marre de ces propriétaires de garderies qui empochent des frais de garde élevés et dépensent le strict minimum pour offrir les services. En passant, la garderie pour laquelle je travaillais a obtenu une note parfaite à l’inspection du ministère de l’Éducation.

Depuis beaucoup trop longtemps, le système de garde à l’enfance au Canada fonctionne en jouant sur les sentiments des éducatrices et des éducateurs. Mon ancienne patronne savait que j’achèterais le papier. Elle savait bien que je n’aurais pas le cœur de refuser. Elle savait aussi que les familles se plaignaient à moi du manque de papier. Donc, si je n’achetais pas le papier, non seulement les enfants seraient pénalisés, mais je continuerais de recevoir plainte après plainte.

Revenons à quelques années plus tard lorsque je travaillais dans une jolie garderie à but non lucratif qui m’accordait un budget pour acheter du papier de couleurs, de tailles et de textures différentes. Ah, mes options de papiers (et les fournitures en général) étaient vraiment illimitées. Je me rappelle à quel point je me trouvais chanceuse de travailler à cet endroit. Lorsque j’y réfléchis aujourd’hui, je me rends compte que les services de garde ne devraient pas reposer sur la chance.

Il faut des normes de fonctionnement cohérentes partout au Canada. Les services offerts aux enfants dans deux garderies situées côte à côte ne devraient pas être si différents les uns des autres, pas plus que les conditions de travail du personnel. Il ne devrait pas être possible d’accéder à des services de garde à prix abordable dans une province tandis que dans une autre, il n’y a pas de places ou les frais de garde sont inabordables. Le modèle commercial ne fonctionne tout simplement pas et à ce sujet, je suis sans complaisance aucune. Regardez Toronto – même si vous avez les moyens de payer des tarifs exorbitants, vous êtes chanceux si vous trouvez une place. Et c’est un gros si, car à vrai dire, qui a quelque milliers de dollars qui trainent chaque mois dans un fond de tiroir? Sans compter que cet argent ne garantira pas que l’éducatrice de votre enfant sera bien rémunérée ou que le local où se trouve votre enfant aura du matériel éducatif adapté à ses besoins. Donc, certaines garderies sont fantastiques, mais il y en a d’autres qui n’offrent que le strict minimum pour fonctionner et en retirer des bénéfices. Ce qui m’amène à poser la question : pourquoi les soins fournis aux enfants sont-ils au départ une façon de faire des profits?

J’applaudis les gros investissements en services de garde annoncés dans le budget fédéral et j’applaudis que l’on reconnaisse l’importance des services d’apprentissage et de garde des jeunes enfants. Notamment dans le contexte actuel de la pandémie de COVID-19, c’est tout de suite que l’on a besoin de services de garde. On a toujours eu besoin de services de garde, mais la pandémie a vraisemblablement braqué l’éclairage sur ce service essentiel. Les services de garde sont essentiels pour permettre la pleine participation des femmes au marché du travail et ultimement, la relance économique du Canada. Il faut créer un système plus équitable à la fois pour les enfants et pour les éducatrices. Alors, retroussons nos manches, mettons nos mains à la pâte et bâtissons ensemble ce système une fois pour toutes.