It's time for child care for all - Des services de garde éducatifs pour tous

Robin travaille en Alberta comme éducatrice de la petite enfance (ÉPE) depuis 1999. Au cours de sa carrière, elle a vu passer de nombreuses initiatives, mais aucune n’est comparable à la décision du gouvernement fédéral de dépenser 30 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années pour bâtir un système universel d’apprentissage et de garde des jeunes enfants. 

La récente entente Canada-Alberta sur la garde d’enfants prévoit de bonifier considérablement les programmes réglementés et d’accroître l’accessibilité pour les familles. Or, on ne pourra pas ajouter des places ni améliorer la qualité des programmes sans accorder beaucoup plus d’attention aux ÉPE comme Robin qui font des études pour veiller au développement des enfants et permettre aux parents de travailler ou d’étudier. 

« Le salaire moyen le plus élevé pour une ÉPE diplômée en Alberta est de 34 600 dollars par année, dit Robin. C’est le meilleur salaire que peut espérer un ou une professionnelle possédant un diplôme d’études supérieures dans ce domaine. Le salaire vital en Alberta est de dix-huit dollars l’heure. Or, en moyenne, les ÉPE de l’Alberta gagnent entre dix-neuf et vingt dollars l’heure. Autrement dit, notre salaire n’est pas un bon salaire. Un salaire vital, ça veut dire tout simplement qu’on ne vit pas dans la pauvreté. Pas qu’on s’en tire bien, qu’on a des économies ou qu’on pourra se payer une retraite : ça signifie simplement qu’on n’a pas besoin d’aller à la banque alimentaire. Et c’est vraiment triste pour notre secteur. »

Robin fait remarquer que beaucoup d’ÉPE quittent leur emploi à cause du bas salaire et des mauvaises conditions de travail qui règnent dans l’apprentissage et la garde des jeunes enfants.

« Plusieurs n’ont pas de vacances, pas d’avantages sociaux, pas d’argent pour leur groupe », dit Robin, avant d’ajouter que le sous-financement est si chronique que, bien souvent, les ÉPE paient les fournitures pour leur classe de leur propre poche.

Selon elle, pour doter les nouvelles places en personnel, il faudra rendre la profession plus attrayante afin de garder les personnes formées dans le domaine et stimuler les inscriptions aux programmes de formation.

« Comment diable pourrait-on fournir des soins de qualité avec une main-d’œuvre inexpérimentée ou non qualifiée ? Et comment obtenir une main-d’œuvre qualifiée avec un salaire à peine plus élevé que le seuil de pauvreté ? » demande Robin. 

Entre mars 2020 et mars 2021, l’Alberta a perdu vingt pour cent de sa main-d’œuvre en ÉPE, selon un reportage de la CBC (Dubois, 2021). La pandémie de COVID-19 et le manque de soutien ont aggravé une pénurie de personnel déjà sévère, selon Robin.

« En fait, j’ai moi-même quitté le secteur à un moment donné pour me recycler dans les assurances, parce qu’on y gagne plus d’argent. Mais j’étais malheureuse, je n’aimais pas ça. J’ai décidé de retourner dans la garde d’enfants. À ce moment-là, j’ai passé beaucoup de temps dans le secteur récréatif, qui est beaucoup plus payant, en plus d’offrir des horaires de travail plus flexibles. Mais j’ai fini par retourner en garderie, parce que j’ai réalisé que c’était important pour moi de travailler comme éducatrice, j’aime ça. Mais je ne pourrais pas me le permettre sans le soutien de ma famille. Je n’aurais jamais pu retourner travailler comme ÉPE si j’avais été seule : je n’aurais pas pu subvenir à mes besoins et à ceux de mes enfants. Pour être bien franche, à ce salaire-là, même sans enfants, je n’arriverais pas à joindre les deux bouts. »

Robin dit qu’une échelle salariale provinciale à la hauteur de la valeur réelle du travail effectué par les ÉPE représenterait un bon premier pas pour remédier à la faible rémunération qui afflige le secteur. 

En Alberta, les ÉPE reçoivent une accréditation de niveau 1, 2 ou 3, selon leur scolarité. Selon Robin, le taux de rémunération de ces différents niveaux devrait être fixé en consultation avec les gens qui travaillent dans le secteur. Et il devrait rémunérer les ÉPE pour leur formation et leurs années d’expérience, comme c’est le cas pour les enseignantes et enseignants du primaire. 

« Il faut aussi ajouter des avantages sociaux, poursuit-elle. La plupart des ÉPE n’ont pas d’assurances collectives, et presque personne n’a de régime de retraite. » 

Robin ne croit pas que le premier ministre Jason Kenney ou la ministre de l’Éducation Rebecca Schulz comprennent pourquoi les ÉPE doivent avoir une formation adéquate ni qu’ils valorisent leur travail à sa juste valeur.

« Ils doivent s’entretenir avec des EPE de première ligne de nos conditions de travail et de nos besoins. Ils ne peuvent pas bâtir un système durable et de qualité sans mieux comprendre la situation dans l’apprentissage et la garde des jeunes enfants. » 

Situation qui, d’ailleurs, a atteint le point de rupture sous l’immense pression exercée sur les ÉPE qui restent, sans même parler du facteur COVID-19, d’après Robin.

« Ma garderie, comme toutes les autres, exige des ÉPE qu’elles effectuent des tâches de nettoyage supplémentaires. Surtout en pleine COVID, il faut faire ces tâches en plus de son travail normal auprès des enfants pour respecter le ratio éducatrice-enfant. »

« Tout le monde dans l’équipe de garde a des tâches sans lien avec les enfants, parce qu’il n’y a pas de personnel de soutien pour s’en occuper. On s’attend juste à ce que les ÉPE se débrouillent. Et c’est là le problème : on s’attend à ce que les ÉPE se débrouillent seules depuis bien trop longtemps. »

Robin exhorte les décideurs et les décideuses à régler sans tarder les problèmes de main-d’œuvre s’ils souhaitent bâtir le système pancanadien d’apprentissage et de garde des jeunes enfants dont on a tant besoin. Ce système doit reconnaître l’éducation à la petite enfance comme la profession qualifiée qu’elle est. 

« Je veux être par terre avec les enfants, conclut Robin. Je ne veux pas être obligée de changer de carrière pour gagner un salaire plus décent. C’est comme ça qu’on perd des ÉPE passionnées. »